Patrimoine d'ailleurs

The Mirador Basin Project : présentation d’un projet de fouille modèle au Guatemala

Par Juliette Pageau

La Mésoamérique se définit aussi par des traits qu’elle partage avec d’autres aires de l’Amérique telle la culture du maïs. Enfin, des traits absents permettent également de la définir, en opposition avec d’autres aires, telle la culture de la coca, qui n’existe pas en Mésoamérique mais est attestée en Amérique du Sud. Le Mirador Basin Project est un projet pluridisciplinaire ayant pour but d’étudier une aire du Guatemala quasiment inexplorée au sein d’une forêt vierge : le bassin du Mirador, dans la région du Petén. Du point de vue de l’archéologie, cette région appartient à l’aire maya, les vestiges étudiés appartiennent donc à la culture maya. Ce projet a été initié en 1988 sous le nom de RAINPEG Project avant de prendre le nom que nous lui connaissons. Il a été réalisé avec l’Institut d’Histoire et d’Anthropologie du Guatemala (IDAEH), le Ministère de la Culture et des Sports du Guatemala, l’institut du tourisme au Guatemala (INGUAT), le conseil national des sites protégés, le président de la République du Guatemala et de nombreuses autres institutions, notamment les universités et associations. Le directeur de ce projet est Richard Hansen, archéologue américaniste de spécialité mayaniste, pour accéder à plus de détails sur sa formation et son CV je vous invite à regarder sa page sur le site du projet, dont voici le lien :

https://www.miradorbasin.com/about/rhansen.php.

Les études menées pendant le projet portent tant sur les vestiges archéologiques que sur la faune et la flore actuelles de la forêt. En parallèle des études scientifiques, des programmes d’éducation sont dispensés aux populations locales et notamment aux ouvriers participant au projet. Le Mirador Basin Project est un des plus vastes projets pluridisciplinaires au monde et a permis l’acquisition d’un grand nombre de données sur les civilisations Mayas de l’époque Préclassique, ainsi que sur la biodiversité de la forêt amazonienne. Enfin, il a permis la création de plusieurs emplois ce qui en fait une véritable médium de développement pour la région qui l’abrite.

Cet article a pour but de promouvoir une méthodologie archéologique basée sur la pluridisciplinarité en démontrant notamment qu’une telle pluridisciplinarité permet à ce genre de projet de s’imposer comme médium de développement durable pour la région qui l’abrite.

Présentation générale de la région

Carte du bassin du Mirador, issue de
http://www.latinamericanstudies.org/maya-maps-3.htm

Ce projet a pour cadre géographique le bassin du Mirador, qui se situe dans le département du Petén, au Nord du Guatemala. Ce bassin se situe donc dans les basses terres mayas et se compose notamment de marécages saisonniers, il est entouré à l’ouest et au Sud par des collines de calcaire. Il forme une cuvette triangulaire de plus de 2 169 km2. Il a été nommé bassin du Mirador en référence à un des plus grands sites du Préclassique maya qu’il abrite : le site d’El Mirador, on y trouve également d’autres sites appartenant au préclassique maya, les sites les plus anciens et les plus grands de cette époque.

Cela permet de poser l’hypothèse selon laquelle le bassin du Mirador pourrait être le berceau de la civilisation maya. Du point de vue climatique nous nous trouvons dans une zone tropicale et la biodiversité est très variée.

Une forte densité archéologique

Carte archéologique du Bassin du Mirador, issue de http://www.latinamericanstudies.org/maya-maps-3.html

Comme nous le disions, cette aire géographique présente une grande richesse archéologique car elle abrite le site El Mirador ainsi que d’autres sites datant du préclassique maya : Wakna ou encore Tintal. La carte archéologique nous permet de remarquer une abondance inhabituelle de sites d’une telle envergure dans une zone restreinte géographiquement. On observe certaines caractéristiques architecturales qui tendent à se généraliser dès la fin de la période du Préclassique et à la période Classique, caractéristiques que nous évoquerons plus en détail d’ici quelques lignes. Le bassin abrite également un complexe céramique qui lui est propre : le «Codex Styles ceramics», produit notamment vers Nakbe. Enfin, des études archéozoologiques sont menées sur la faune, dans le but d’identifier quelle faune était présente à l’époque, ainsi que laquelle l’est encore aujourd’hui.

Un projet aux objectifs variés

Le Mirador Basin Project s’articule autour de trois objectifs principaux :

  1. Étude des origines, des processus dynamiques et de la chute de la civilisation Maya du Préclassique dans le Nord du Guatemala
  2. Préservation de la forêt amazonienne du bassin en la faisant classer réserve naturelle, ainsi que des sites archéologiques en créant un parc archéologique.
  3. Création de programmes d’éducation pour les populations indigènes du Guatemala

Rappel de la chronologie mésoaméricaine

La Mésoamérique correspond à l’actuelle zone géographique de l’Amérique centrale et englobe de nombreux pays tel le Mexique, le Guatemala, le Belize, le Honduras et quelques autres. L’aire mésoaméricaine se subdivise en plusieurs périodes :

  1. La période Lithique, qui s’étend de l’arrivée de l’Homme en Amérique jusqu’à 8000 av. J.-C.
  2. La période Archaïque, de 8000 à 2000 av. J.-C.
  3. Le Préclassique, de 2000 av. J.-C. à 250 de notre ère, période qui nous intéresse ici.
  4. Le Classique de 250 à 900 de notre ère (selon les auteurs, de 600 à 900 se trouve l’épiclassique).
  5. Le Post-classique de 900 jusqu’à la conquête.

Le Préclassique débute en 2000 av. J.-C. et se termine aux alentours de 250 de notre ère. Cette période, que l’on appelle également époque formative, se subdivise en Préclassique ancien (-2000/-1000), Préclassique moyen (-1200/-400) et Préclassique tardif ou récent (-400/+250). Cette période se caractérise notamment par une vie rurale, l’apparition d’une hiérarchie sociale et de la religion, les débuts de l’architecture monumentale et des arts mayas.

Données archéologiques recueillies

Les critères que nous venons d’évoquer s’observent très bien dans l’aire qui nous intéresse. Les archéologues ont observé la monumentalité des structures qui a nécessité tant un fort pouvoir capable d’organiser et gérer de tels travaux qu’une main d’œuvre nombreuse. Cette monumentalité architecturale s’intensifie dès 300 BC, ce qui témoigne d’un renouveau dans l’économie, le gouvernement et la religion de la région. Des caractéristiques qui perdureront dans les périodes suivantes font également leur apparition, telles les sculptures et peintures ornant les bâtiments. On observe également une tendance à l’urbanisation avec beaucoup d’habitats dans les sites eux-mêmes mais également à proximité.

Pyramide El Tigre, image issue de
http://www.authenticmaya.com

Le style architectural dominant la région est le Triadic Style. Il se définit par la présence de trois structures sur une plateforme au sommet d’une pyramide, une des structures fait face aux escaliers et les deux autres se font face entre elles, comme nous pouvons l’observer ci-contre avec la pyramide d’El Tigre du site d’El Mirador.

Le bassin abrite également un complexe céramique qui lui est propre : le «Codex Styles ceramics», produit au sein même du bassin et notamment vers Nakbe. Ce complexe céramique se caractérise par de fines lignes noires sur fond crème ou blanc avec des scènes figuratives qui s’enroulent autour de la céramique et que l’on peut lire, d’où son nom. Une telle abondance de sites de cette période dans une même région est rare, et les archéologues ont beaucoup travaillé avec les conservateurs à la préservation des sites, comme nous l’observerons plus tard.

Vase « codex styles ceramics », image Wikpédia

Les études des restes fauniques avaient pour but d’observer quelle faune occupait la région, s’il s’agissait des mêmes espèces que celles observées aujourd’hui. Il s’agissait également de tenter de déterminer leur alimentation ou encore leur état de santé par des études de paléopathologies.

Les études non-archéologiques

Il s’agit par exemple d’études portant sur la flore du bassin, menées par Cesar Castadena, directeur du département d’Agronomie et forestier à l’université de la Valle au Guatemala. Il a notamment travaillé sur les séquences de successions chronologiques de la flore, ainsi que sur l’identification des espèces de macro et
micro flores du bassin. Il a ainsi pu mettre en évidence cinq types de flores propres à la forêt tropicale au sein du bassin.

Ont également été menées des études d’entomologie par le biologiste Jack Schuster, directeur du service de biologie de l’université de la Valle qui a mené cette étude. Il s’agissait de mener un inventaire de toutes les espèces d’insectes du bassin, cette étude va être amenée à se développer car elle couvre un vaste domaine. Trois espèces vivant uniquement dans le bassin du Mirador ont été découvertes.

Des études sur les mammifères ont également été menées par le zoologiste Hugo Enriquez Ortiz du Museum d’histoire naturelle de l’université de San Carlos. Son travail a commencé par des recherches et études d’ossements retrouvés lors des précédentes fouilles. L’étude de ces ossements devrait notamment fournir des informations supplémentaires sur la santé et l’alimentation des animaux au Préclassique et au Classique maya.

Les premières études d’ornithologie ont été menées en 2008 par le laboratoire d’ornithologie de l’université Cornel. Le travail a été mené par Gregory F. Budney, Marshall J. Iliff, Christopher L. Wood et d’autres ornithologues renommés. Ils ont reconnu 184 espèces dont 156 observées à El Mirador et 158 à Tintal. 21 espèces ont été observées seulement sur le site d’El Mirador. Les chercheurs ont avancées que 325 espèces pourraient être observées dans cette zone géographique selon les moments de l’année. Deux espèces d’oiseaux ont été découvertes. Enfin, les ornithologues soulignent que les oiseaux des États-Unis, lors de leur migration pour le Sud, passent par le bassin du Mirador, ce qui souligne son importance pour la santé de ces derniers.

D’autres études ont été menées sur la géologie ou encore la faune sauvage et plus particulièrement sur le jaguar, si vous êtes intéressé(e)s par ces dernières je vous invite à consulter le site internet du projet, dont voici le lien : https://www.miradorbasin.com/.

L’enjeu de la conservation

En 2008, le gouvernement du Guatemala a officiellement ouvert le site au public. Les visites touristiques ont permis de recruter des financements pour les travaux de restauration. C’est donc en 2008 que l’on a lancé de grands travaux de restauration. Les archéologues ont ainsi travaillé en collaboration avec les conservateurs afin de préserver et consolider au mieux les sites archéologiques de la région. On peut notamment observer ces efforts avec le cas de la structure 34 du site d’El Mirador.

Structure 34 vue du ciel et vue de dessous, photos issues de https://www.miradorbasin.com

Elle a été construite au Préclassique récent, vers 200 BC. Avant le projet de consolidation, il s’agissait du plus vieux mur du site exposé au public. Ce mur a été consolidé et recouvert par une superstructure réalisée en feuille de poly-carbone conçues pour laisser respirer la structure. Les feuilles permettent notamment de laisser entrer la lumière tout en protégeant les structures des rayons ultraviolets. La séparation entre chaque feuille de poly-carbone permet de stabiliser la température et de protéger les structures de l’humidité. Les travaux de consolidation ont donné lieu à un apprentissage des techniques de consolidation de structures aux locaux dans le cadre du programme d’éducation et avant de leur permettre d’être par la suite totalement autonomes dans la gestion de leur patrimoine culturel.

Le projet du bassin du Mirador est, comme vous avez pu le constater, un projet qui se distingue des autres programmes de fouille par sa pluridisciplinarité. Les études portent non seulement sur l’archéologie, mais également sur la biodiversité du bassin, notamment la faune et la flore, avec des études sur les espèces actuelles comme précolombiennes. Il est intéressant d’observer qu’en plus de s’ancrer dans une nouvelle façon d’étudier les civilisations du préclassique maya, ce programme présente des intérêts dans la vie des populations locales puisqu’il a permis la création de nombreux emplois, d’un programme d’éducation et des projets de parc archéologique et réserve naturelle lui sont associés, ce qui ancrerait la région dans une dynamique de Développement Durable et en ferait une région touristique, permettant une exploitation plus respectueuse de l’environnement en évitant déboisement et braconnages. Ce projet est donc résolument moderne et doit être pensé comme un modèle de programme pour les futures recherches archéologiques et faire de cette science une actrice du développement d’un pays.

Sources

  • HANSEN Richard, Mirador Basin, 2008/2009 progress report Summary, Conservation of the Mirador archeological and wildlife area in the heart of the maya biosphere Reserve Guatemala, September 2009

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